Oui, je sais, le titre du post est très accrocheur et tout de suite vous vous dites : elle en rajoute un peu là non?
Et bien pas vraiment, en fait, sauf si on considère que le feu était plutôt un gigantesque tapis de braises...
Tout a commencé le dimanche du premier tour de l'élection actuellement en cours, où miraculeusement à 10h du matin je n'étais plus au lit. En fait le miracle tenait surtout du fait que nous avions des amis à déjeuner, et que nous étions à fond dans les préparatifs du repas... Bref, une dame m'a envoyé un texto en se présentant comme une amie de ma mère, rencontrée il y a peu en métropole à l'occasion d'un baptême. Elle nous invitait donc par texto à venir voir une "marche sur le feu" (célébration tamoule bien connue sur notre île mais à laquelle il faut être invité pour pouvoir y assister) le soir même. Bien que depuis 5 ans à la réunion, nous n'avions jamais eu l'occasion d'y aller, suite à une occasion ratée à terre sainte (il s'était mis à pleuvoir, ce qui est légèrement problématique quand on veut marcher sur le feu...) et à une autre invitation mais aux aurores un dimanche à l'autre bout de l'île (invitation , vous l'imaginez, poliment refusée!). Cette fois ci, bien que de dernière minute, l'occasion semblait être la bonne, surtout que je ne travaille pas le lundi. Enfin moitié bonne, car Cyril, fatigué en fin de journée et lui bel bien de retour au taf le lundi, a déclaré forfait.
Je décolle donc vers 18h, mon devoir de citoyenne dûment accompli, direction "ligne paradis" (près de St Pierre).
Commence alors une soirée légèrement surréaliste : je suis censée retrouver une personne que je n'ai jamais vu de ma vie, mais qui au téléphone m'explique être déjà dans le temple et à un endroit qu'elle ne peut quitter, et qui m'envoie son mari (que je ne connais bien évidemment pas non plus) qui "va essayer de me retrouver". J'attends alors un moment, et il s'avère que le monsieur qui parlait au téléphone depuis 10 bonnes minutes à quelques mêtres de moi s'approche, sans se présenter et me dit qu'il va attendre que le char arrive pour me faire rentrer dans le temple, en me faufilant derrière. J'imagine que c'est la personne qui est censée venir me chercher mais je me vois mal lui demander "vous êtes bien le mari de la dame que je ne connais pas mais qui connait ma mère qu'elle a rencontré à un baptême il y a 1 mois?"...
Finalement la dame me rappelle en me disant d'essayer de rentrer quand même en parlant à la personne qui garde l'entrée du temple en lui précisant que "je viens voir la voisine, qui est dans la tribune à droite et qui dit qu'il y a encore des places de libres à côté d'elle". Je me demande si c'est un message codé, genre pour rentrer dans un bar à chicago dans les années 30, et réprime un fou rire. De son côté, le mari me dit que, non non, il vaut mieux attendre l'arrivée du char (les pélerins arrivent toujours avec un char décoré à l'effigie d'une divinité tamoule)...
Finalement, alors que je regarde distraitement des jeunes réunionnais escalader un toit situé en face de nous, le mari me dit "vous pouvez monter là haut si vous voulez, c'est autorisé lors de marche sur le feu". J'hésite une seconde, lui demande si je verrai mieux de là haut, et comme il répond par l"affirmative je lui laisse mes tongs et entreprends pieds nus l'escalade du toit en tôle, humide et un rien glissant. Arrivée en haut, je m'installe à distance raisonnable du bord et constate : 1) que j'ai une vue imprenable de là-haut 2) que je suis la seule femme parmi une bonne 30aine de jeunes hommes, tous créoles (ce qui ne m'effraie aucunement, mais me fait prendre conscience que je suis différente, que je suis un peu hors des sentiers battus).
Commence alors une attente interminable, le temps de préparer la cérémonie (arrosage régulier du brasier pour le refroidir, répartition des braises avec de gigantestque bambous, balayage des bords, installations de feuilles et de pétales de fleurs...) et je plains alors les spectateurs en contre bas car il fait une chaleur étouffante à 10m du sol, alors plus près du brasier la chaleur doit être insoutenable). Comme je suis montée sans sac à main, je n'ai rien pour m'occuper à part, comme tous les gens autour de moi, mon téléphone portable et l'observation des gens autour. L'ambiance est particulière, comme un flottement intemporel, dans une foule ni amicale ni hostile, chacun un peu perdu dans ses pensées ou à des conversations sans intérêt.
Finalement, le brasier a atteint une température acceptable, et les chars arrivent, au son des "ravan" (tambours plats portés en bandoulière), entourés de pélerins aux tenues colorées, de de chants et de danses. Différents rituels sont accomplis, notamment aux quatres coins du brasier, qui me rappelle ceux auxquels nous avions assistés à Maurice lors du Mahashivatree : encens, lait, noix de cocos, fleurs...
Dernier rituel, que je craignais un peu dès qu'ils ont amené l'animal affolé, le sacrifice du bouc. Que ce soient dans les cérémonies tamouls ou malbars, le sacrifice du bouc est un élément central, et explique en partie l'élevage de cabris à la Réunion. Les plus beaux boucs (100 kg et plus) peuvent se vendre plusieurs milliers d'euros avant une grande cérémonie. Et bien, je n'irai pas jusqu' à dire que je suis pour le sacrifice rituel des animaux, mais j'avoue que celà s'est fait très discrètement et que le bouc n'a probalement eu le temps de souffrir, vu la précision et la rapidité du coup de sabre qu'il a reçu. Je ne rentrerai pas dans les détails pour préserver les ames sensibles, mais j'étais bluffée par la rapidité de la chose.
Une dizaine de pélerins (des hommes uniquement), "mis en condition" depuis plusieures heures par des rituels que j'ignore, se sont succédés pour taverser en marchant cette énorme tapis de braises à peine recouvertes d'une fine couche de cendres, tous avec dignité, mes certains avec une lenteur qui pouvaient faire douter de la chaleur des braises; Pourtant, vu l'empressement de certains jeter leurs pieds dans la fosse pleine d'eau située à l'extrémité terminale, et la chaleur qui se dégageait encore du brasier, je pense que c'était vraiment très chaud!
La cérémonie s'est terminée peu après, des femmes, se déplaçant tout autour du brasier, se couchant pour embrasser et caresser le sol avec des branches puis se relevant. Dernières offrandes, derniers chants et danses, congratuations mutuelles et liesse générale.
La redescente du toit a été plus périlleuse que la montée, d'autant plus qu'il fallait éviter un cordon de fils éléctriques au dessus de notre tête, et que la tôle était humide. mais avec un peu d'adresse et un petit coup de pouce d'un gentil monsieur, tout se passa sans encombres.
J'ai fini la soirée chez les amis de ma maman, autour d'un dîner convivial. J'ai passé une soirée formidable grâce à la gentillesse d'une famille créole, que je remercie infiniment.
Par contre, il faudra vous contenter de faire travailler votre imagination pour ressentir la chaleur et le bruit, la joie et le recueillement, les chants et les tambours, car vu l'heure tardive et ma situation précaire, je n'ai pas de photos à vous montrer...
